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Sarkozy, Chirac,
Villepin - Secrets d'Etat
par Christophe Barbier

Bruno Le Maire, ancien directeur du cabinet de Dominique de
Villepin à Matignon, livre une chronique superbe et édifiante des années 2005-2007. Extraits exclusifs.
Pourquoi chaque Premier ministre, au bout de six mois, plante-t-il un arbre dans le jardin de Matignon? Parce que cet endroit est un cimetière dont il faut ombrager les tombes, comme aux
temps antiques. Cimetière d'ambitions brisées, d'espoirs volatilisés, d'efforts sincères, aussi, épuisés au service du pays. Des hommes d'Etat, dont L'Express publie des extraits
exclusifs, est, de même, une marche funèbre, dont le pas lent et sobre suit le rythme implacable des jours.
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J.Saget/AFP
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A chaque ligne du livre de Bruno Le Maire, on contemple l'essentiel: le pouvoir, à la fois Graal, drogue et arène. Ici, le 30 août 2005.
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Conseiller de Dominique de Villepin depuis 2002, Bruno Le Maire fut son directeur de cabinet à la fin du quinquennat de Jacques Chirac. Infatigable voleur de temps, il arrache au
surmenage de chaque journée les quelques moments nécessaires à la tenue de son journal, composant avec minutie un texte rare. Pavane pour les années 2005-2007, Des hommes d'Etat aurait pu
s'orner de quelques sous-titres: «Grandeur et chute du présidentiable Villepin», «L'irrésistible ascension de Nicolas Sarkozy», «L'ultime défaite du président Chirac».
Photo Ph.Brennetot
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Bruno Le Maire, témoin, scribe et esthète.
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De ces trois destins mêlés l'Histoire ne retiendra sans doute que la saga du vainqueur: Bruno Le Maire, lui, projette une lumière équitable sur chacun.
On contemple ainsi le crépuscule pathétique de Jacques Chirac, qui bâille aux réunions, érige l'indécision en gouvernance et semble pressé d'en finir avec l'imprévisible du pouvoir. On
mesure aussi l'obsession élyséenne de Nicolas Sarkozy, qui éclaire jusqu'à certaines errances et impatiences d'aujourd'hui, tant le président doit se sentir missile sans cible. On suit
enfin la saga de Dominique de Villepin, Premier ministre flamboyant, flambeur puis flambé, dont les rêves et les talents se fracassent sur les récifs du réel, et ce naufrage est si amer
que le corsaire en perd même le goût de la politique. Ces trois hommes, qu'il juge «d'Etat», Bruno Le Maire les respecte. Son allégeance, sans conteste, échoit à Villepin, mais il ne
dénonce aucune décadence chez Chirac, ne peignant qu'une sagesse fatiguée, et aucune veulerie chez Sarkozy, célébrant même sa franchise comme le lin blanc de sa détermination. Ils sont
les personnages d'une histoire qui le dépasse, et qu'il nous restitue avec l'honnêteté du scribe.
Car la valeur de cet ouvrage est, d'abord, dans la précision du témoignage. L'auteur était là, discret et vigilant, en ces instants où la lutte est si intense qu'elle peut être calme, où
la rage n'est plus nécessaire entre les rivaux. C'est un combat à mort, mais la fureur s'efface et le cède à la cruelle sincérité des sentiments, qui décoche, placide, ses traits
venimeux: un mot, un adjectif, un sourire ou un soupir, et voici l'un qui tremble derrière son masque lisse, tandis que l'autre jubile sans ciller. Sous les ors de Matignon, une petite
cuillère tinte contre une tasse, et c'est une forteresse qui s'écroule. Rien n'est sauvage, tout est suave, et à chaque ligne l'on contemple l'essentiel: le pouvoir, à la fois Graal,
drogue et arène.
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J.Saget/AFP
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De ces trois destins mêlés l'Histoire ne retiendra sans doute que la saga du vainqueur.
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Esthète scrupuleux, Bruno Le Maire a gommé les embardées dégradantes, compréhensibles dans l'intensité du moment, mais graveleuses dans sa recension. Loin de le blâmer d'être ainsi un
témoin retenu, il faut l'en remercier: il a débarrassé les faits de leur gangue d'anecdotes et de petites phrases, de ce fatras contingent qui fait le bonheur des échotiers sans mériter
d'écho, pitance pour journalistes et non pour historiens. Véritable écrivain, il évite la sécheresse des verbatim et se promène au coeur de cette bataille élyséenne comme Fabrice del
Dongo à Waterloo, mais un Waterloo qui serait la conclusion d'une longue guerre civile, où la droite post-gaullienne achève ses «entre-tueries».
Il est un dernier héros, caché sous les mots de cette chronique: le «collaborateur» du politique, au second plan sur les photos, en première ligne dans les batailles. Esclave de ses
responsabilités plus que serviteur de l'Etat, il saccage ses bonheurs privés pour d'improbables miettes de gloire, accomplit son devoir pour que des titans puissent se déchirer à leur
aise. Bruno Le Maire, peintre des ambitions, est aussi celui des vanités. Cela n'est pas son moindre mérite.

Des hommes d'Etat
Bruno Le Maire
éd. Grasset
451 pages
20,9 €
137,1 FF
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